Introduction : Un Nouveau Monde après l’Empire
Le 16 décembre 1818, alors que la France panse encore les plaies de l’ère napoléonienne, Pierre-Antoine Poiteau reçoit une nomination prestigieuse : il est fait « Botaniste du Roi » et Directeur des cultures des habitations royales à la Guyane française. En 1817, ce territoire vient d’être restitué à la France par les Portugais, et la Restauration ambitionne d’en faire un laboratoire de naturalisation pour les végétaux utiles des deux Indes.
C’est un homme mûr, fort de ses succès passés, qui s’apprête à traverser l’Atlantique. Mais cette fois, Poiteau n’est plus le jeune aventurier démuni de Saint-Domingue : il part avec sa femme, ses enfants et un frère de sa femme, prêt à fonder un avenir sur ces terres équatoriales. Sa mission est claire : diriger l’habitation royale de La Gabrielle, présider à l’introduction d’espèces exotiques et explorer les profondeurs de la colonie pour en extraire des trésors botaniques, comme le précieux quinquina.
Entre Fertilité Rare et Jungle Hostile
À son arrivée, Poiteau est frappé par le contraste saisissant de la nature guyanaise. Il découvre un sol d’une « fertilité rare », capable de produire toutes les denrées tropicales imaginables. Sous une température variant entre 23 et 31 degrés Celsius, il s’enfonce dans les forêts primitives où le thermomètre chute parfois de manière surprenante la nuit.
C’est une nature majestueuse mais exigeante. Poiteau, fidèle à sa méthode rigoureuse, parcourt les environs de Cayenne et remonte la rivière Mana en 1820. Il y herborise avec passion, dessinant chaque espèce d’après des individus vivants, amassant des collections massives : mammifères, oiseaux aux plumages chatoyants, reptiles et des centaines de spécimens botaniques soigneusement choisis. Pourtant, derrière cette exubérance végétale, un climat bien plus délétère l’attend dans les bureaux de Cayenne.
Une Administration Gangrénée
L’enthousiasme de Poiteau se heurte rapidement à une réalité politique pesante. L’administration locale, qualifiée par certains contemporains de « gangrénée », est dominée par des institutions qui entravent l’élan des hommes laborieux. Les prédécesseurs de Poiteau, tels que Martin fils ou M. Beulé, ont tous échoué ou ont été évincés, souvent pour avoir refusé de se plier aux intrigues locales.
La liberté d’action de Poiteau est drastiquement limitée. Bien qu’investi par le Ministre à Paris, il se retrouve à Cayenne sous la tutelle étouffante d’un pouvoir qui ne comprend rien à l’histoire naturelle. On lui refuse systématiquement l’aide nécessaire à ses explorations : il se voit interdire l’usage de quelques bras (esclaves) de l’habitation pour porter ses collections ou l’accompagner dans la jungle. Poiteau est réduit à explorer seul, au péril de sa santé, luttant contre une bureaucratie qui juge sa science inutile.
Le « Seigneur des Domaines » : Rouget de la Gotellerie
Au centre de ce système trône un homme que Poiteau finira par exécrer : Rouget de la Gotellerie. Cet agent tout-puissant cumule pas moins de six directions administratives, gérant la colonie comme son propre fief. Poiteau le décrit comme un homme « vil, intriguant et ignorant », incapable de saisir la portée d’une mission scientifique.
Rouget incarne cet arbitraire colonial où tout se règle par l’influence et le profit personnel. Dans cet univers saturé de paperasserie de complaisance, Poiteau, l’homme intègre formé à la dure école de l’autodidaxie, devient l’intrus à abattre. Le marquis de Barbé-Marbois, analysant la situation plus tard, soulignera que dans ces contrées, les « feux de la Zone Torride » sont parfois moins dangereux que l’impéritie des administrateurs.
Le Point Culminant : L’Affaire des Girofles du Roi
L’antagonisme entre les deux hommes atteint son paroxysme en 1821 lors de l’épisode resté célèbre sous le nom de « l’affaire du girofle ». L’habitation royale de La Gabrielle produit alors une récolte précieuse de gérofle, estimée à plus de 120 000 francs.
Rouget de la Gotellerie envoie un équipage réclamer la récolte, mais sans fournir d’ordre écrit ni de pièce comptable régulière. La réaction de Poiteau est fulgurante de droiture. Il refuse net la livraison, déclarant avec fermeté qu’il ne veut pas « prêter sa main pour voler le Roi ». Pour Rouget, ce refus d’obtempérer est un crime d’insubordination. Pour Poiteau, c’est l’ultime rempart de son honneur de fonctionnaire.
Fin de Mission et Expulsion
Le conflit devient une affaire d’État locale. Le gouverneur Laussat, prenant le parti de Rouget, juge l’incompatibilité d’humeur entre les deux chefs insurmontable. En 1822, Poiteau reçoit l’ordre brutal de s’embarquer pour la France pour rendre compte de sa conduite.
Le retour est amer. Pour résoudre définitivement les tensions, le ministère décide purement et simplement de supprimer la place de Botaniste du Roi à la Guyane, sacrifiant la science sur l’autel de l’économie et de la paix administrative. Poiteau débarque à Bordeaux en mars 1822, démuni, ses collections saisies ou vendues par dépit, et doit entamer une nouvelle lutte pour obtenir les indemnités qui lui avaient été promises.
Épilogue et Réhabilitation
Il faudra du temps pour que la vérité émerge des rapports tronqués de Cayenne. Poiteau multiplie les mémoires, soutenu par ses pairs du Muséum qui attestent de la valeur exceptionnelle des 1 600 dessins et des caisses de végétaux vivants rapportés.
Finalement, une note manuscrite du Ministre vient clore l’affaire, déclarant que Poiteau n’a « en rien démérité de l’estime de ses chefs ». Bien que sa place soit perdue, son honneur est sauf. Il poursuivra sa longue carrière, recevant la Légion d’honneur en 1841, mais le souvenir de la Guyane restera comme celui d’une mission sacrifiée par la petite politique coloniale face à la grandeur de la nature.